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Dellamorte Dellamore

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Dellamorte Dellamore

Message par thanatoboy le Lun 9 Mai 2005 - 15:07

suite au topic sur le romantisme et la Mort, voici un "petit" sujet sur un grand film méconnu du grand public...

DELLAMORTE DELLAMORE


My name is Francesco Dellamorte. Weird name, isn't it ? Frances Of Death. Saint Frances Of Death. I've often thought of having it changed. Andre Dellamorte would be much better.

(« Je m’appelle Francesco Dellamorte. Curieux comme nom, pas vrai ? François De La Mort. Saint François Des Morts. J’ai souvent pensé à en changer. André Dellamorte, ce serait bien mieux… »)

Francesco Dellamorte, le gardien-fossoyeur en charge du cimetière de la petite ville de Buffalora, mène une vie bien tranquille et réglée comme du papier à musique : 7 jours après leur enterrement, les morts sortent nuitamment de leurs tombes transformés en zombies et Francesco est là pour les renvoyer ad patres (et pour de bon cette fois ci…) d’une balle dans la tête. Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes, et Francesco Dellamorte ne se pose surtout pas de question quant au sens de cette vie solitaire et répétitive. Pour lui, cette routine constitue un univers tout à fait rassurant. Malheureusement, tout s’effondre lorsqu’une jeune veuve éplorée débarque une jour au cimetière. Francesco Dellamorte tombe amoureux de la belle inconnue et son existence s’en trouve alors toute chamboulée…


Un (ou plutôt Le) point remarquable du film est l’originalité et la richesse du travail effectué sur son design (en dépit d’un budget que l’on devine limité).

Par exemple, le décor principal du film est un cimetière méditerranéen avec une végétation luxuriante (composée d’arbres feuillus et épineux) qui fleurit au milieux de tombes de marbre laissées à l’abandon et de magnifiques statues gothiques d’anges ou de silhouettes fantomatiques. Absolument splendide, le cimetière de Buffalora (en fait un mélange de prises de vue dans 2 cimetières authentiques distincts) est une sorte de cimetière idéalisé (ou fantasmé) qu’on a presque l’impression de connaître ou d’avoir déjà visité. Cette impression de déjà-vu joue évidemment sur notre inconscient cinéphilique collectif et la création de Massimo Antonello Geleng et de son équipe possède, en plus d’une beauté troublante, une puissance évocatrice hors du commun. Ce décor naturel (quand même rehaussé d’éléments artificiels rajoutés pour lui donner un cachet gothique) est mis en valeur dans des ambiances diurne et nocturnes radicalement différentes. Le jour, on a dans la végétation une dominante chromatique de verts, de bruns et d’ocres contrastée par le blanc cassé du marbre des pierres tombales et des statues. Des nuages de feuilles mortes (dont le nettoyage constitue la seule activité de Gnaghi, l’assistant de Dellamorte) font le lien avec la netteté d’un ciel bleu s’étendant à perte de vue au delà des versants des montagnes. Tout ceci montre une nature florissante, presque sauvage, associée aux symboles mortuaires des existences passées : quasiment un sanctuaire zen…

La nuit, le fantastique reprend ses droits et le cimetière de Buffalora se transforme en un jardin gothique où se déroulent les chasses aux zombies de Francesco Dellamorte. Ainsi, le gris clair ou métallique des tombes et surtout les noirs profonds des ombres ou de l’arrière plan dominent. Les silhouettes des arbres deviennent des blocs marrons et verts sombres et le tout est nimbé d’une brume fantasmagorique rehaussée des lumières vives bleues et rouges des veilleuses des tombes et où voltigent de jolis feux follets turquoises.


Visuellement extrêmement élaboré, le film contient donc son lot de scènes superbes et marquantes qui illustrent à merveille son propos, comme celle qui montre par un joli travelling circulaire Francesco et la veuve s’embrasser dans un ossuaire alors qu’ils ont recouvert leurs têtes de foulards de soie respectivement rouge et noir (ce baiser dans un lieu funèbre et ces couleurs symboliques sont évidemment associés de manière appuyée à cette bonne vieille thématique à propos de l’Eros et du Thanatos). Accessoirement, ce plan fait directement référence à un tableau de Magritte, une citation graphique déjà présente dans une bd DYLAN DOG, de l’aveu même de Soavi, qui enfonce ainsi le clou au sujet de sa passion pour l’œuvre de Sclavi…

Il y a dans ce film une épatante volonté de livrer tout un tas de magnifiques « tableaux » (formellement, c’est même sa caractéristique principale), et on est pas près d’oublier la beauté visuelle du cimetière de Buffalora ou de son ossuaire; ni le cachet romantique et jusqu’au boutiste de certaines séquences (la mise à mort du « cadavre » de la veuve dans l’ossuaire par exemple, où comble d’ironie tragique, Francesco Dellamorte tue celle qu’il croît être un zombie alors que la veuve revient justement miraculeusement à la vie après un coma). De temps en temps, la mise en scène et le montage s’affolent pour des petites « fantaisies » à l’italienne comme lors de la séance de motocross zombiesque en plein cimetière ou du carnage final surréaliste dans l’hôpital. Globalement, Soavi reste pourtant sobre et sa virtuosité s’exerce surtout via des cadrages esthétisants ou des travellings discrets mais nombreux et parfaitement appropriés.


L’angle d’attaque du film est évidemment le thème de l’Eros et du Thanatos, c’est d’ailleurs lourdement signifié dans toutes les composantes du film : le nom du personnage principal, sa profession, ses obsessions (la quête de la Femme idéale, l’impuissance) et les décors (cimetière, hôpital, scène d’enterrement, caveau, ossuaire, etc…). L’originalité, c’est que la fixation de Francesco Dellamorte pour les différentes incarnations de la femme idéale incarnée par Anna Falchi est en fait l’expression de sa peur d’affronter le monde et de la frustration qui en découle. Le fossoyeur de Buffalora est en effet un solitaire qui ne sort que très rarement de son cimetière et qui est clairement « absent au monde ». Il fuit ouvertement tout contact avec ses compatriotes, se marginalise socialement en prétendant être impuissant (ce qui est faux) et s’interdit ainsi symboliquement toute place dans la société. Toujours symboliquement, il repousse les assauts de zombies qui viennent l’assaillir la septième nuit après leur enterrement : la référence religieuse est claire : conformément à la bible, après 7 jours (ou nuits), le monde est achevé, tape à la porte de Francesco Dellamorte et celui ci le repousse, le refuse à grand coup de balle explosive en pleine tronche…

Pour figurer la personnalité déstructurée et névrosée (voire psychotique) de Francesco Dellamorte, Michele Soavi adopte la métaphore classique « maison = psyché ». Si Francesco Dellamorte tente tant bien que mal de faire bonne figure à la surface en essayant d’assurer sans conviction un simulacre de vie sociale avec 2 ou 3 représentants de la société extérieure (Madame Chiaromondo, le commissaire Staniero, son ami Franco); dans la cave délabrée de sa maison croupi son alter égo, un attardé muet nommé Gnaghi, qui représente sans fards la réalité du personnage « Francesco Dellamorte » : un associal autiste qui refuse de s’aventurer à la rencontre du monde et qui s’enterre dans son environnement le plus proche (un cimetière isolé et quasiment laissé à l’abandon) et peut être même dans un monde imaginaire.

Le film présente donc cette situation intenable et va montrer comment le fossoyeur va procéder pour sortir de cette marginalisation volontaire et maladive. La solution s’impose rapidement : Francesco Dellamorte choisit d’ « évoluer » en tombant amoureux d’un fantasme représentant la femme idéale en 3 incarnations, la veuve, l’amante et la putain. Le problème, c’est qu’au lieu de le « soigner », cette démarche va au contraire avoir comme conséquence de faire grandir ses frustrations : en effet, chacune des 3 romances vécues par Dellamorte s’acheminera vers un échec : la veuve mourra (à cause d’une cruelle farce du destin, il tuera en la prenant pour un zombie !), l’amante lui refusera le plaisir charnel en exigeant de lui qu’il soit impuissant (elle est peut être encore plus barrée que lui…) et lorsque le 3ème avatar de la femme idéale se révèlera être une putain réclamant espèces sonnantes et trébuchantes en rémunérations de ses services, Dellamorte explosera et la tuera par le feu (le châtiment d’une passion trahie selon Dellamorte, ça rigole pas…). Toutes les tentatives de Dellamorte pour « sortir de son cimetière » et se confronter au monde via des relations amoureuses avec une âme-sœur se solderont donc par de sévères échecs qui renforceront encore un peu plus ses frustrations et paradoxalement l’enfonceront dans sa solitude pathologique.

Ce qui est franchement original dans DELLAMORTE DELLAMORE, c’est que dans sa 2ème moitié, le film montre de plus en plus violemment que l’univers personnel et « intime » de Francesco Dellamorte semble incompatible avec un monde extérieur qui devient de plus en plus prédominant. Le moment charnière de l’histoire intervient d’ailleurs lorsque l’on se rend compte que le film ne traite plus du tout de la traque des morts vivants et que cet « enjeu » est caduque, remplacé par la quête amoureuse obsessionnelle du héros mais aussi par sa confrontation avec le monde extérieur qu’il craint tant (ses expéditions à Buffalora sont de plus en plus fréquentes au fur et à mesure du déroulement de l’histoire).

Etant donné que ses actes ne semblent avoir aucune conséquence sur son environnement immédiat ; il apparaît de plus en plus flagrant que Francesco Dellamorte évolue en fait dans une réalité parallèle fantasmée et décalée alors qu’autour de lui, la normalité suit son cours : personne n’évoque cette histoire de zombies, ses crimes restent impunis malgré les preuves irréfutables qu’il sème derrière lui lors de ses carnages en centre-ville et le doute s’installe peu à peu : est-ce que les évènements vécus par Dellamorte sont vraiment réels ? Francesco Dellamorte serait-il ; tel Patrick Bateman dans AMERICAN PSYCHO ; un maboule fou-dans-sa-tête qui se contente de délirer sur une vie imaginaire (le fossoyeur qui sauve le monde en empêchant la résurrection des zombies à grands coups de balles doum-doum) sans passer à l’acte ? Au lieu d’un film fantastique de zombie, ne serions-nous pas plutôt en train d’assister à la description ultraréaliste d’une psychose délirante vécue par un asocial complètement barge ?

DELLAMORTE DELLAMORE est donc une œuvre d’une grande richesse qui mérite bien sa réputation de film culte « à clés ». D’une poésie désabusée, visuellement magnifique (et c’est rien de le dire), surréaliste par exemple lorsque la tête zombifiée de la fille du maire de Buffalora improvise une chansonnette pour Gnaghi (WTF !?!) ou encore lorsque la Mort en personne se matérialise dans un nuage de cendre pour venir s’adresser au héros du film et juger ses actes et sa psyché, cruel lorsque Francesco annonce clairement le fond de ses pensées et qu’il balance que « Time goes by and things always change : they get worse » (« Le temps passe et les choses évoluent toujours : elles empirent »), romantique en diable et même « fantastrique » (Soavi nous gratifie de plusieurs plans de folie où des amants s’envoient en l’air en pleine nuit sur des tombes de marbre sur fond de pleine lune) ; le film vaut aussi par son analyse complexe de la personnalité de son (anti)héros et par les métaphores zombiesques qui sont utilisées pour figurer ses frustrations et la lutte interne qu’il livre pour se libérer de ses blocages intimes vis à vis du monde extérieur et de sa solitude maladive. Son second niveau de lecture, en plus d’être un renversement de situation plutôt balaise, a le mérite de renverser radicalement le propos du film en le faisant passer d’un contexte fantastique romantico-décalé à un réalisme sans concession et en poussant à envisager une interprétation crue, psychiatrique, presque clinique. A ce sujet, le film est doté d’une fin schizophrène qu’il est délicat de se hasarder à essayer d’interpréter .

La délicieuse ironie distillée par Soavi tout au long du métrage explose lors de cette énigmatique conclusion, par ailleurs emblématique des thématiques de Tiziano Sclavi (romantisme morbide, fantaisies psychotiques, second degré poétique et pessimisme distancié).

Pour le plaisir, citons le beau poème en anglais qui conclue le film (et qu’il serait criminel de tenter de traduire !) :

Death, death, death comes sweeping down,
filthy death the leering clown,
death on wings, death by surprise,
failing evil from worldly eyes,
death that spawns as life succumbs,
while death and love, two kindred drums,
beat the time till judgement day,
an actor in a passion play,
without beginning, without end,
evermore, amen.


jules


P.S. J'essaierai de joindre quelques photos plus tard...
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Re: Dellamorte Dellamore

Message par bartawel le Lun 9 Mai 2005 - 19:17

c'est pas une mauvaise idée. En tout cas ce film m'interesse bien

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Re: Dellamorte Dellamore

Message par thanatoboy le Mar 10 Mai 2005 - 2:20













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Re: Dellamorte Dellamore

Message par thanatoboy le Mar 10 Mai 2005 - 2:22

Et voilà les photos!!!

Jules
- Vas-y, dis une connerie.

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Re: Dellamorte Dellamore

Message par Mistralia le Mar 10 Mai 2005 - 2:31

Malheureusement, tout s’effondre lorsqu’une jeune veuve éplorée débarque une jour au cimetière


Et ben dis donc ... si c'est elle sur la dernière photo, elle remet assez vite la jeune veuve éplorée Eclats de rires


Mais comme tu le dis :
est-ce que les évènements vécus par Dellamorte sont vraiment réels ?



Blague a part, ton analyse du film m'a convaincue et je vais voir si je peux le trouver.
(Tu en es l'auteur ?)
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Re: Dellamorte Dellamore

Message par thanatoboy le Mar 10 Mai 2005 - 2:37

l'analyse du film n'est malheureusement pas entière, manque de place par message... et non, et n'est pas de moi mais a été ecrite par Francesco, homme de l'ombre qui à tout mon soutient...

Jules
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Re: Dellamorte Dellamore

Message par troOn le Lun 21 Juil 2008 - 17:47

j'avais vu le film (à sa sortie ? je crois) j'avais beaucoup apprécié

et un post pour pas dire grand chose, mais comptez sur moi pour ressusciter les topics morts Smile

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